Dans les semaines qui suivirent la Révolution de février 1848, dans plusieurs communes de France on planta des arbres de la Liberté. Cette Révolution qui venait d’instaurer la République paraissait en ses débuts assez consensuelle ; mais les journées de Juin mirent fin à cette forme d’unanimisme et amenèrent indirectement le retour de l’empire en 1852.

Pour Écoche, un article du journal La Réforme, relate l’événement, de manière un peu naïve propre à faire sourire par le ton employé, si loin des préoccupations de 2024. Voici l’article :

 

« Depuis longtemps, on murmurait sur le retard que l’autorité municipale de la commune d’Écoche(Loire) apportait à la plantation de l’arbre de la liberté ; mais dimanche dernier, perdant patience les jeunes gens de cette commune se réunirent et prirent sur eux d’élever ce palladium. Le spectacle de cette petite fête patriotique a été d’autant plus beau que tout s’y est passé avec ordre. Il n’y avait point de supérieurs ; chacun pouvait commander et tous s’empressaient d’obéir. L’arbre symbolique, d’une longueur prodigieuse, fut conduit sur la place publique par plus de deux cents personnes. Il fut béni et élevé dans les airs en présence de plus de trois mille spectateurs.

Une fête si joyeuse et si douce devait avoir un lendemain. On se réunit dès le matin ; mais quelle ne fut pas la surprise de chacun ; lorsque, au lieu de l’arbre de la liberté planté la veille, consacré par la religion, on ne trouva plus qu’un tronc d’un mètre et demi de hauteur. L’arbre était gisant sur la place. Une main profane et sacrilège était venue détruire pendant la nuit cette œuvre patriotique. Une action aussi noire, une si lâche perfidie révolta l’âme bien pensante et l’esprit des bons citoyens. Sur le champ, le tronc si lâchement mutilé fut mis de côté et un nouvel arbre remplaça le premier. Comme lui il fut sanctifié par la religion ; comme le jour précédent il y eut une fête, mais plus brillante encore.

Vers le soir le sieur Jean Jondet, sabotier, demeurant au bourg d’Écoche, homme fort et d’un rare  courage, animé d’une sainte indignation contre le traître qui avait mutilé le premier arbre, s’approcha du second, entouré d’une foule de spectateurs, et là, prenant cet arbre dans ses bras nerveux, le serrant avec force et l’embrassant, improvisa un petit discours plein de pensées nobles et hardies. On remarqua entre autres ces belles paroles dites avec feu :

« O arbre de la liberté, tu es ma vie et mon espérance ! Ton frère aîné a été guillotiné honteusement ; mais toi le cadet de la famille, tu ne périras pas tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines. Je ne puis vivre sans toi. Je te garderai au péril de ma vie. Je coucherai à tes pieds tant que tu seras en péril »

Ces paroles frappèrent les auditeurs, parce qu’elles étaient prononcées avec un enthousiasme vrai. L’admiration surtout fut à son comble le lendemain mardi, lorsque, de grand matin, on trouva le sieur Jondet couché au pied de l’arbre sur la paillasse de son lit, enveloppé dans une couverture que lui avait apportée sa femme ; un instrument propre à son métier était à ses côtés. Que faites-vous là ? -Je garde ma vie, mon frère, mon bonheur, répondit-il. N’est-ce pas le sublime du dévouement à la liberté ? Cet homme est père de plusieurs enfants. Puissent-ils avoir les mêmes sentiments ! »

 

Article paru dans La Réforme du 22 mai 1848. La Réforme était un quotidien fondé par Alexandre Ledru-Rollin le 29 juillet 1843. Ce journal défendait des idées républicaines et sociales. Y ont collaboré entre autres : Étienne Arago, Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Pierre Leroux, Félix Pyat, Victor Schœlcher ou encore Lamennais. Proudhon, Karl Marx, Michel Bakounine y ont publié des articles. Le directeur en était Ferdinand Flocon. Des collaborateurs du journal firent partie du gouvernement provisoire de 1848 qui dirigea la Deuxième République au printemps 1848. (d’après wikipedia consulté le 31 octobre 2024)

 

Le maire était alors Claude-Marie Brossette. Ayant été nommé sous la monarchie de Louis-Philippe par le préfet, en remplacement de son père, il devait avoir de la peine à apprécier la révolution de février 1848 qui avait précisément renversé le roi des Français. Quelques mois plus tard (septembre) il décède subitement ; il est remplacé d’abord par son adjoint qui fait fonction, Pierre Fouilland, puis fin octobre Écoche se dote alors d’un maire élu, Claude Lebretton (d’ailleurs apparenté à Brossette).

Le républicain convaincu est le sabotier Jean Jondet, alors âgé de 46 ans, originaire de Ligny.  Une de ses cousines avait épousé le cabaretier Nevers et de ce fait Jondet était apparenté avec l’instituteur Victor Puillet. Il est donc fort probable que l’arbre de la liberté a été béni par le curé lui-même frère de l’instituteur.

L’évènement eut lieu les dimanche 14 mai 1848, lundi 15, mardi 16. On ne sait pas jusqu’à quand l’arbre resta sur la place. D'ailleurs de quelle essence? Peut-être un chêne, sans doute un peuplier. Souvent certains évoquent les tilleuls comme arbres de la liberté. Ce devait être plus rare ; simplement le tilleul vivant plus longtemps, il est davantage resté dans quelques villages. Mais à Écoche il était plus facile de trouver deux peupliers du jour au lendemain. D'ailleurs des gravures de l'époque montrent souvent des peupliers. "Après les révolutions, lors du choix des arbres pour les plantations des arbres de la Liberté, le choix de nombre de citoyens se portait sur le chêne, mais d’autres lui préféraient le peuplier, dont le nom latin populus prêtait à un calembour symbolique…"